Nous présentons ici le documentaire « Emprise et abus spirituels » de Jean-Claude et Anne Duret, qui a été diffusé sur la chaine KTO TV, et présenté à la Conférence des Evêques de France en 2019.

Ayant été eux-mêmes confrontés au phénomène d’emprise, pour avoir appartenu pendant 10 ans à un groupe sectaire dans la mouvance des nouvelles religiosités, Jean-Claude et Anne Duret ont voulu décrypter les mécanismes par lesquels certains peuvent devenir la proie de personnalités narcissiques qui détournent à leur profit la quête de Dieu.

Ce documentaire très pédagogique a pour vocation d’informer et d’éduquer un large public aux possibles dangers de la recherche spirituelle, quel que soit le milieu. Il donne la parole à trois témoins: Mélanie, ex-membre d’un mouvement dans les nouvelles religiosités, Xavier ex-Légionnaire du Christ, et Marie-Laure ex-Soeur de Saint-Jean. Leur témoignage est complété par les analyses de nombreux experts, notamment: Isabelle Chartier Siben (médecin, psycho-thérapeute et victimologue, fondatrice de « C’est-à-dire », association d’aide aux victimes d’abus physiques, psychiques et spirituels), Jean-Claude Maes (psycho-thérapeute, président-fondateur de Info-sectes), Anne Lannegrace (psychologue), Frère Gilles Berceville (dominicain, professeur de théologie), Père Franck Janin (jésuite), Mgr Planet (responsable de la cellule pour les dérives sectaires dans des communautés catholiques)…

Nous ne partageons pas tout de l’analyse exposée dans ce documentaire.

Les réalisateurs nous conduisent vers leur conviction personnelle: « Un trésor de sagesse existe dans les monastères chrétiens dont l’expérience semble aujourd’hui indispensable à notre discernement, que l’on soit croyant ou non. » Or, il existe sans doute (et tant mieux!) des lieux de vie monastique où l’accompagnement des personnes se fait dans un réel respect de leur liberté, par des autorités humainement saines et équilibrées. Néanmoins, nous considérons que les piliers de cette « sagesse » monastique/religieuse doivent être questionnés à la lumière de la Bible. Trouvons-nous dans les Ecritures ce que l’église catholique nomme « vie consacrée »? Y trouvons-nous les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, tels qu’ils sont définis dans la grande tradition monastique? Nous aurons à explorer cela dans d’autres articles.

Nous regrettons en outre que Mgr Planet, qui dirige la cellule pour les dérives sectaires, ait été interrogé au même rang que les autres « experts » de ce documentaire, sans que le moindre compte lui ait été demandé par rapport à l’activité de la dite cellule: qu’est-ce que l’église de France a fait, ou n’a pas fait, pour lutter contre les dérives? Que fait Mgr Planet avec son équipe….à part éteindre dans l’œuf des groupuscules ou des apprentis gourous surgissant dans les campagnes françaises? En quoi fait-il avancer le dossier de tant de communautés majeures auxquelles nous avons appartenu et contre lesquelles nous sommes, nous, obligés de continuer à nous battre? (Communauté Saint-Jean et toutes ses résurgences, Légion du Christ, Opus Dei, Bethléem, Béatitudes, Boulaur etc). L’histoire est malheureusement loin d’être terminée.

Certes, dans ce décryptage, le regard sur le phénomène d’emprise dépassait la sphère de l’église catholique. Oui, les mécanismes traversent tous les mouvements de spiritualité, et ce documentaire a eu l’intérêt de le montrer. Il n’en reste pas moins que l’église catholique aurait dû être questionnée au sujet des dérives existant dans ses propres communautés.

Plus précisément, il aurait été utile de réagir aux propos de Mgr Planet sur plusieurs points:

  • Il vante l’utilité du droit canonique, mais quelle arme le droit canonique constitue-t-il réellement dans la lutte contre les abus? On y trouve, il est vrai, des affirmations (par exemple aux canon 130 et 144) semblant indiquer une certaine distinction entre for interne et for externe, mais sans que l’exigence de cette distinction ne soit clairement affirmée…Et rien n’est dit sur l’abus spirituel. RIEN. Même l’abus sexuel commis par des clercs n’est abordé que sous l’angle très sacramentel du crime de « l’absolution du complice » (cf. canons 977 et 1378: c’est l’absolution par un prêtre d’un complice ayant commis avec lui un péché « contre le 6ème commandement », crime qui est puni par l’excommunication du prêtre).  L’église a l’intention claire de préserver la pureté de sa vie sacramentelle, mais en quoi protège-t-elle les personnes victimes de clercs et de supérieurs dans la vie religieuse? Peut-on réellement se vanter d’un outil aussi inadéquat?

 

  • Examinons ce que le droit canonique déclare au sujet de l’obéissance en vie religieuse:

« Le conseil évangélique d’obéissance, assumé en esprit de foi et d’amour à la suite du Christ obéissant jusqu’à la mort, oblige à la soumission de la volonté aux supérieurs légitimes qui tiennent la place de Dieu, lorsqu’ils commandent suivant leurs propres constitutions » (canon 601).

On parle bien ici de soumission obligée, et non pas d’accompagnement libre, ni de recherche commune de la volonté de Dieu. De plus, on fait des supérieurs les vicaires de Dieu, littéralement ceux qui « tiennent sa place ». Voilà la manière dont le vœu d’obéissance est compris par l’église catholique! N’a-t-on pas ici le terreau même de l’abus spirituel?  Le droit canonique, un rempart contre les dérives, vraiment?

  • Quand bien même on accorderait au droit de l’église catholique des éléments de protection contre les abus, force est de constater que l’institution ne s’empresse pas de les faire appliquer. Au moins vingt années pour sanctionner une sœur Marthe toute puissante, régnant sur le for externe comme sur le for interne de centaines de jeunes soeurs de Saint Jean, ça fait long!! (pour ne parler que de ce cas…des décennies d’impunité et de louanges pour tant de fondateurs de communautés nouvelles post-Vatican II, sans parler du père Marcial Maciel, fondateur de la Légion du Christ, protégé par plusieurs papes successifs, des années 40 ou années 2000…)

 

  • Les éléments de prévention ne sont pas utilisés, et les sanctions ne sont pas appliquées, ou ne sont que de pure forme. Cette même sœur Marthe a été exclue définitivement de la vie religieuse par le Vatican en 2014….mais elle continue de vivre au milieu de sa nouvelle fondation, l’association des « Soeurs de Maria Stella Matutina ». Elle en porte l’habit, elle continue à la diriger, pour une raison bien simple: ce qui lui a été interdit, c’est l’état canonique de religieuse, mais pas le statut de « membre » et « modératrice » d’une « association publique de fidèles ». On touche du doigt la limite du droit interne de l’église. 

 

  • Mgr Planet affirme également que ces abus, bien que présents dans l’église, sont totalement étrangers à la nature de l’église. Comment alors expliquer que ces phénomènes pullulent dans l’église catholique? Comment expliquer que la plupart de ces  groupes déviants que nous dénonçons ont été couverts d’éloge et de protection par des papes, des cardinaux et des évêques par dizaines? (ces éloges qui, plus que nos éventuelles fragilités, blessures ou imprudences, nous ont poussés dans le piège).

Selon nous, un peu d’esprit critique n’aurait pas nui à l’intention pédagogique des réalisateurs, bien au contraire.

A la sortie du documentaire en mai 2019, j’écrivais aux réalisateurs: « Vous avez gardé un petit bout de phrase où j’exprime être en colère. Mais vous n’expliquez pas ma colère. Les médias catholiques ne veulent pas s’en faire l’écho (et on me reproche de publier dans Golias, comme si j’avais le choix de ma tribune!) Quant à l’institution, elle n’y répond pas. »

En 2021, je crois pouvoir dire que les médias catholiques ont progressé: les tabous sont progressivement tombés, l’omerta a été levée. Je n’en dirais pas de même au sujet de l’institution. Voir notre article « Un autre virus qui a la peau dure », sur les scandaleuses incohérences de l’église catholique face aux dérives dans la vie religieuse…