Les fondements de la papauté à l’épreuve de la Bible #2

Nous allons examiner ici la doctrine catholique qui établit l’autorité ou la supériorité de Pierre sur le groupe des Apôtres.

Rappel méthodologique: comme pour chacun des articles de ce dossier, nous commencerons par rappeler l’enseignement catholique officiel tel qu’il est résumé dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique, plus exactement dans sa dernière édition, qui a été achevée et approuvée par le pape Jean Paul en 1992. Ce dernier a décrit le Catéchisme comme un « texte de référence sûr et authentique pour l’enseignement de la doctrine catholique »[1]. C’est donc à bon droit que nous nous y référerons (chaque citation étant précédée du sigle CEC, pour « Catéchisme de l’Eglise Catholique », et du numéro du paragraphe concerné).

A noter que dans tous ces textes doctrinaux, le mot « Eglise », même s’il est utilisé sans qualificatif, doit être compris au sens de « Eglise catholique », puisque dans l’optique du Magistère, la seule et véritable Eglise est l’institution catholique romaine.

Dans un deuxième temps, nous questionnerons cet enseignement officiel du magistère à la lumière de la Parole de Dieu.

 

Voici quelques passages du Catéchisme qui explicitent cette doctrine :

CEC 552 : Dans le collège des Douze, Simon Pierre tient la première place.

CEC 765 : Le Seigneur Jésus a doté sa communauté d’une structure qui demeurera jusqu’au plein achèvement du Royaume. Il y a avant tout le choix des Douze avec Pierre comme leur chef. 

CEC 880 : Le Christ, en instituant les Douze, leur donna la forme d’un collège, c’est-à-dire d’un groupe stable, et mit à leur tête Pierre, choisi parmi eux.

Selon la Tradition catholique, Pierre aurait donc été institué comme chef des Douze. Qu’en disent les Ecritures ?

1- Il est incontestable que Pierre occupe une place de choix parmi les apôtres.

Les textes bibliques nous le confirment : à bien des égards, Pierre a une place privilégiée, voire première, au sein du groupe des Douze.

  • Lorsque les évangélistes nomment les Douze, Pierre figure toujours en tête de liste (M 10, 2-4 ; Mc 3, 16-19 ; Lc 6, 14-16). Matthieu semble même insister sur la primauté de Pierre : « le premier, Simon appelé Pierre… » (Mt 10, 2). Pierre est encore le premier nommé parmi ceux qui sont en prière au cénacle avant la Pentecôte (Ac 1, 13).
  • Certains épisodes bibliques font ressortir son face-à-face tout à fait privilégié avec le Christ : c’est lui qui, sur l’ordre de Jésus, lâche les filets et pêche une multitude de poissons (Lc 5, 4); c’est lui qui marche sur les eaux (Mt 14, 28) ; c’est lui qui dialogue avec Jésus au sujet de l’impôt à payer pour le temple (Mt 17, 24)…

 

  • Pierre est aussi le destinataire spécifique de certaines déclarations de Jésus. Il y a principalement le passage de Mathieu chapitre 16  [2] :

Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié.

Mt 16, 18-19
Et il y a cet autre passage dans l’évangile de Luc: 

Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères.

Lc 22, 31

  • Avec Jacques et Jean, Pierre est plusieurs fois mis à part par Jésus pour assister à des évènements miraculeux qui leur sont comme réservés : la résurrection de la fille de Jaïre (Mc 5, 37), la Transfiguration (Mt 17, 1 ;  Mc 9, 2 ; Lc 9,28), la prière de Jésus au jardin des Oliviers avant son arrestation (Mt 26, 37 ; Mc 14, 33). Et dans ces épisodes où se détachent ces trois apôtres intimes, Pierre est toujours nommé en premier, avant les deux autres.

 

  • Pierre est le premier témoin de la Résurrection. Selon les Ecritures, il a bénéficié d’une apparition, avant les autres :

    C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon !

    Lc 24, 34

    Il [Christ] est apparu à Céphas, puis aux Douze.

    1 Co 15,5

  • C’est Pierre qui « se lève au milieu des frères » réunis au Cénacle pour conduire à l’élection de Matthias (Ac 1, 35). C’est encore lui qui, après l’effusion de l’Esprit Saint, s’adresse à la foule des Juifs rassemblés pour la fête de la Pentecôte(Ac 2, 14). Et c’est encore souvent lui qui prend la parole au nom des apôtres (Ac 3, 12 ; Ac 5, 3 ; Ac 5, 29…)

 

  • Pierre s’est distingué des onze autres Apôtres par un don de miracle particulièrement manifeste, comparable à celui de Paul:

    Pierre dit : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche ! » Et le saisissant par la main droite, il le releva.

    Ac 3, 6-7

    On allait jusqu’à transporter les malades dans les rues et les déposer-là sur des lits et des grabats, afin que tout au moins l’ombre de Pierre, à son passage, couvrît l’un d’eux.

    Ac 5, 15

    Pierre lui dit : « Enée, Jésus Christ te guérit. Lève-toi et fais toi-même ton lit. » Et il se leva aussitôt.

    Ac 9, 34

    Pierre mit tout le monde dehors), puis, à genoux, pria. Se tournant ensuite vers le corps, il dit : « Tabitha, lève-toi.» Elle ouvrit les yeux et, voyant Pierre, se mit sur son séant.

    Ac 9, 40

    On ne peut donc nier que Pierre ait eu une certaine priorité au sein des Douze. Cette place de choix relevait sans aucune doute d’une intention divine sur Pierre. Elle était aussi peut-être liée à des facteurs plus « humains »: Pierre devait être parmi les plus âgés des Apôtres. Le fait qu’il fût déjà marié (cf. Mt 8, 14-17), et qu’il possède ses propres barques de pécheur (exemple, Lc 5, 3, contrairement à Jacques et Jean, qui travaillaient avec leur père Zébédée), sont des signes de cet âge déjà mûr. D’autre part, Pierre semblait avoir un tempérament naturel de leader, le poussant à parler ou agir avant les autres, ou encore à les entrainer derrière lui. Tout cela a contribué également à mettre Pierre en avant.

    Mais cette priorité s’est-elle traduite par l’exercice d’une autorité sur le collège des Apôtres?

    2. L’autorité de Pierre sur les autres apôtres n’est pas établie par les Ecritures

  • Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’autorité de Pierre ne semble pas avoir été une évidence pour ses compagnons. Remarquons que la déclaration de Jésus sur Pierre en Mt 16, 18 (« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ») est suivie de peu par des querelles entre les Apôtres pour savoir qui est le plus grand :

    A ce moment les disciples s’approchèrent de Jésus et dirent: « Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux? »

    Matthieu 18,1

Dans le passage parallèle en Mc 9, 34, on voit d’ailleurs que la question précise des Apôtres était de savoir « lequel d’entre eux était le plus grand ».

On voit même, dans l’évangile de Luc, que ce débat refait surface en plein cœur du dernier repas de Jésus avec ses disciples, juste après le partage du pain et du vin et l’annonce de la trahison de Judas: « Il s’éleva aussi entre eux une contestation : lequel d’entre eux pouvait être tenu pour le plus grand. » (Lc 22, 24)

 

  • Notons également que l’autorité confiée à Pierre par Jésus en Mt 16, 18 (« quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu pour lié dans les cieux, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié »), est en partie confiée de la même façon aux autres apôtres en Mt 18, 18 :

    En vérité je vous le dis: tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié

    Mt 18, 18

CEC 881 : Cette charge de lier et de délier qui a été donnée à Pierre a été aussi donnée, sans aucun doute, au collège des apôtres unis à leur chef.  

 

  • Nulle part dans les Ecritures, on ne voit Pierre exercer ou revendiquer une autorité sur un autre apôtre. Et aucun des Apôtres n’exprime une subordination vis-à-vis de Pierre. Au contraire, on voit dans le livre des Actes, que Pierre est « envoyé » ou délégué par les Douze :

    Apprenant que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu, les apôtres qui étaient à Jérusalem y envoyèrent Pierre et Jean.

    Ac 8, 14

 

  • Enfin, l’Evangile de Jean dessine, non pas une concurrence, mais en tout cas une complémentarité forte, au sein du groupe apostolique, entre Pierre et Jean.

Jean est, à la Cène, le « disciple que Jésus aimait » et qui se trouvait « tout contre Jésus » (Jn 13,23). Pierre, malgré son plus grand âge et son ascendant, doit passer par le plus jeune pour questionner Jésus sur l’identité du traitre.

Contrairement à Pierre, Jean ne renie pas son Maitre. Il le suit jusqu’au pied de la Croix, les dernières paroles de Jésus lui sont réservées. (Jn 19, 26-30)

Après la Résurrection, sur le bord du lac de Tibériade, Pierre interroge Jésus sur le sort de Jean : (« Seigneur, et lui ? »), pensant peut-être que son rôle pastoral lui conférait un droit de regard sur les autres apôtres. Mais Jésus le déboute : « Si je veux qu’il demeure jusqu‘à ce que je vienne, que t’importe ? Toi, suis-moi. » (Jn 21, 22)

Dans les premières années de fondation de l’Eglise, Pierre et Jean semblent inséparables dans le témoignage, comme dans les persécutions :

Pierre et Jean montaient au Temple pour la prière de la neuvième heure. Or on apportait un impotent de naissance qu’on déposait tous les jours à la porte du Temple (…) Alors Pierre fixa les yeux sur lui, ainsi que Jean, et dit : « Regarde-nous »

Ac 3, 1-4

Ils parlaient encore au Temple quand survinrent les prêtres, le commandant du Temple … lls mirent la main sur eux [Pierre et Jean] et les emprisonnèrent jusqu’au lendemain.

Ac 4, 1-3

Apprenant que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu, les apôtres qui étaient à Jérusalem y envoyèrent Pierre et Jean.

Ac 8, 14
Finalement, Jean est nommé, à côté de Pierre et de Jacques (le frère du Seigneur) comme étant une des « colonnes » de l’Eglise. (Ga 2, 9). ll se tient donc à côté de Pierre, beaucoup plus qu’en dessous de lui.

Conclusion

La Tradition de l’église catholique a déformé la Parole de Dieu, en confondant « priorité » et « primauté ». Elle a donné à Pierre le titre de « Prince des Apôtres » (Prince, du latin princeps, qui signifie premier). Il est « Prince » en effet, comme premier, comme principal, mais non pas comme souverain. On peut être le premier dans un rang donné, sans avoir d’autorité sur le rang. On peut accorder la priorité à une personne ou à une chose, sans pour autant lui accorder une primauté sur les autres.

Selon le témoignage des Ecritures, il est incontestable que Pierre se distingue parmi tous les Apôtres. Il a eu une relation privilégiée avec le Christ. Il a souvent été le porte-parole des ses compagnons. Il a été un instrument de choix, irremplaçable, pour la naissance et la croissance de l’Eglise de Christ. Mais rien ne permet, d’un point de vue biblique, de lui attribuer un rôle de direction au sein du collège apostolique.


[1] Constitution Apostolique « Fidei depositum », placée en introduction du Catéchisme.

[2] Pour l’étude de ce passage, nous renvoyons à l’article # 1 de ce dossier : « Pierre est-il le roc sur lequel Jésus a bâti son église ? »