Je retranscris ici une interview réalisée par le journaliste Thomas Desroches en décembre 2017. 

En rejoignant la communauté des Sœurs contemplatives de Saint-Jean, Marie-Laure n’imaginait pas devenir victime d’une emprise qui allait changer le cours de sa vie.
Aujourd’hui, à l’âge de 42 ans, elle revient sur onze années de doute et d’angoisse dans son livre Le silence de la Vierge. Un témoignage bouleversant et nécessaire pour briser la loi du silence.

 

Lorsque l’on commence votre livre, le lecteur découvre une jeune femme avec une grande force de caractère et beaucoup de convictions. Pourtant, dès votre entrée dans la communauté Saint-Jean, vous décidez très rapidement de remettre votre vie entre les mains de votre supérieure. Comment expliquer une soumission si soudaine ?

On touche tout de suite la problématique de l’abus spirituel, à savoir une personne qui va venir manipuler votre soif de Dieu pour prendre sa place. J’ai rejoint cette communauté avec un désir de don total et c’est cette radicalité du désir qui m’a entraînée dans quelque chose d’aussi extrême. Ma supérieure, sœur Marthe, était revêtue d’une autorité religieuse. Elle était présentée au premier abord comme un instrument du Tout-Puissant et parlait en son nom d’une manière prophétique. C’était également une femme très idéalisée, dépeinte comme une sainte. Ce pouvoir et cette réputation m’ont incitée à remettre mon sort entre ses mains. Il y a eu un abandon de mon propre jugement et très vite, elle m’a coupée des autres. Mon dévouement s’est transformé en emprise. Je suis entrée dans un schéma de pensée où faire la volonté de Dieu signifiait d’obéir à cette personne.

 

Comment se manifestait cette emprise ?

Tout était très subtil et sournois. Je recevais des corrections, c’est-à-dire des remontrances adressées par écrit ou à l’oral mais toujours enrobées d’un langage très spirituel et bienveillant. C’était une manière de prendre le contrôle de ma personne par des petits détails : le vêtement, l’attitude, la manière de parler, de marcher… On pourrait trouver cela anodin, mais c’était quelque chose de très totalitaire. Je compare souvent ça à des phénomènes comme le harcèlement au travail ou le harcèlement scolaire. Ça ne commence jamais par des gifles ou un œil au beurre noir, mais par des petites remarques qui mènent à une destruction de la personne. Comme des gouttes d’eau qui s’accumulent.

 

À ce moment-là, aviez-vous conscience de ce processus de dépersonnalisation ?

Ma prise de conscience a été assez lente. On nous force très rapidement à enfouir nos sentiments, à ne plus faire confiance à notre instinct. J’avais beaucoup de difficultés à mettre des mots sur ce que je vivais. Ce n’est qu’au fil des années que j’ai pu ouvrir les yeux sur cette manipulation. J’ai réalisé l’étouffement dans lequel je vivais, sur le plan intellectuel mais aussi affectif. On me parlait beaucoup de l’amitié et de la charité, mais dans le concret, je n’avais aucune relation authentique avec les personnes qui m’entouraient. Nous vivions tous dans une grande solitude.

 

Que se passait-il si l’une d’entre vous décidait de s’insurger ?

C’est le problème dans ce type de communauté. Dès que l’on commençait à prendre conscience de notre mal-être, on nous réduisait au silence le plus vite possible. Soit on emmenait les sœurs chez l’exorciste, soit on les emmenait chez le psychiatre. En prenant soin de toujours remettre la faute sur notre dos.

 

Chaque nouveau chapitre commence par une lettre que vous écriviez à votre famille pour leur donner de vos nouvelles. Au fil des années, celles-ci devenaient de plus en plus inquiétantes. Vos parents avaient-ils des soupçons ?

Ils sont tombés dans le même piège que moi. Ce n’était déjà pas facile pour eux de voir leur fille rejoindre une communauté comme celle-ci. Ils avaient besoin de me faire confiance et de se raccrocher à l’idée que j’étais heureuse. La communauté avait également la caution de l’Église et des évêques. Cela ne laissait aucune place au doute. Cette vitrine offerte par la congrégation a aussi contribué à leur aveuglement. Quand je leur ai tout révélé, ça a été un choc pour eux.

 

Durant ces onze années, votre communauté a été la cible de différentes accusations de la part de la presse et des associations de défense des familles. Aucune d’entre elles ne vous avez interpellée ?

La seule connaissance que j’avais de ces accusations se faisait par le biais de sœur Marthe. Elle nous disait ce qu’il fallait en penser, en les présentant comme des persécutions de la part de l’extérieur, alors je n’y croyais pas. L’information était déjà filtrée quand elle me parvenait. Tout était très stratégique. Dès qu’il y avait une critique, on nous présentait ça comme une attaque. C’était de la victimisation constante.

 

« Moi je voulais donner ma vie pour les autres mais j’ai fini par être complètement repliée sur moi-même.»

 

Quel était l’intérêt de vous couper du monde ?

C’est fondé sur une conception de la vie religieuse qui implique une certaine séparation avec l’extérieur. On veut tellement être concentré sur Dieu qu’on évacue de notre vie ce qui nous parait trop humain. C’est une contradiction totale, car on est censé donner notre vie au monde mais on se coupe totalement de la souffrance vécue autour de nous. Je n’ai pris conscience de l’impact du 11 septembre 2011 qu’en 2016, pour le quinzième anniversaire du drame. C’était un véritable choc de découvrir ces images pour la première fois après toutes ces années. J’avais honte.

Dans ce système, on est victime, mais aussi participant. C’est difficile de totalement de se dissocier de tout ça et de ne pas se sentir coupable. Moi je voulais donner ma vie pour les autres mais j’ai fini par être complètement repliée sur moi-même.

 

Y avait-il un élan de solidarité entre sœurs ? Comment se comportait votre supérieure avec les autres ?

Nous n’avions pas le droit d’ouvrir notre cœur à quelqu’un d’autre si ce n’est la mère spirituelle. Toutes nos interactions étaient contrôlées. Chacune de nous avait une façade, il fallait mettre en avant notre joie de vivre. Tous nos questionnements et nos angoisses ne devaient en aucun cas être exprimés. Sœur Marthe était la référence, un guide pour la communauté. Je me doutais qu’elle avait un lien fort avec beaucoup de sœurs, mais je n’en savais pas plus. Depuis la sortie de mon livre, certaines d’entre elles m’ont contactées et m’ont fait part de leur expérience. Beaucoup se reconnaissent dans mon témoignage.

 

Quel était votre rapport à Dieu dans ces moments-là ? Avez-vous douté de votre foi ?

Quand j’étais dans la communauté, je ne l’ai jamais remise en question mais je sentais Dieu de plus en plus absent de ma vie. Avec le recul, j’ai compris que quelqu’un utilisait mon dévouement à Dieu pour me manipuler. Ma communion avec lui n’était plus directe, on avait pris sa place. J’ai été blessée dans ma confiance religieuse et je ne voyais pas d’issue à ça. Je ressentais comme un certain abandon, une impression que Dieu me laissait dans une souffrance qui me consumait de plus en plus. C’est à ce moment-là que j’ai eu un déclic. Il voulait que je sorte de cet endroit.

 

Quel était ce déclic ?

La grande crise de 2009 (l’intervention du cardinal Barbarin au sein de la communauté, NDLR) se préparait depuis quelque temps déjà. Je faisais désormais partie des supérieures et on m’avait laissé entendre qu’il y avait un petit groupe de sœurs qui commençait à contester les choix de la communauté. Cela a attisé ma curiosité et je me suis lancée dans des recherches sur les fondements de la Communauté Saint-Jean. Je me suis replongée dans des écrits et j’ai pu très vite remarquer des problèmes. D’autre part, les relations biaisées me pesaient de plus en plus. J’étais en mission au Québec à ce moment-là et j’ai pu participer à un petit groupe de prière. J’y ai côtoyé des personnes très entières, qui n’avaient pas peur d’exprimer leurs émotions. Ils étaient très libres, tandis que moi, j’étais prisonnière. Cela a eu beaucoup d’impact sur moi et j’ai pris conscience que quelque chose n’allait pas. Mais si j’ai pu m’en sortir aussi vite, c’est aussi grâce à l’intervention de l’Église, notamment celle de Mgr Barbarin qui a tapé du poing sur la table. C’était un énorme soutien pour moi.

 

L’emprise est-elle particulièrement présente dans les milieux féminins selon vous ?

Je pense que le fait que c’était une communauté réservée aux femmes avait une importance. Il y avait peut-être une émotivité plus intense. Cela fait partie de la nature féminine. Il y avait des ressorts affectifs sur lesquels une manipulatrice pouvait jouer. Ma supérieure avait quelque chose de maternel et utilisait cet atout pour me contrôler. Malheureusement l’emprise existe aussi chez les frères. Elle existe à partir du moment où une personne détient un certain pouvoir sur un jeune qui a un fort désir spirituel. Mais l’affectivité a toujours eu une place très importante à Saint-Jean. C’était lié à la personnalité même du fondateur (Marie-Dominique Philippe, dont les dérives sexuelles furent révélées en 2013, sept ans après sa mort, NDLR). Il manipulait cet aspect-là à travers sa philosophie éthique que l’on appelait « l’amour d’amitié ». C’était une manière de mêler le spirituel à un aspect très affectif, sensible, voire sexuel. Cela a donné lieu à de nombreux dérapages, pas seulement chez les sœurs mais aussi chez les frères.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus manqué au cours de ces onze années ?

L’amitié. J’avais totalement perdu l’authenticité dans mes relations et je n’avais plus de liens normaux avec ma famille. Après chacune de leur visite, j’avais énormément de mal à m’en remettre. Tout sonnait très faux. Je ne pouvais pas me confier à eux, alors je jouais un rôle pour ne pas les inquiéter.

 

Comment avez-vous fait pour tenir ? A quoi vous rattachiez-vous ?

Ce qui m’a aidé, ce sont les départs en mission. J’y ai trouvé une vraie respiration dans le simple fait de me retrouver loin de la communauté et de sœur Marthe. Il y avait beaucoup de richesses culturelles et humaines. J’ai pu entrer en contact avec d’autres communautés et il y avait une certaine liberté qui s’offrait à moi en étant loin, même si elle était réduite. J’ai pu étudier à l’université de Taïwan pour apprendre le chinois. Cela m’a passionnée. J’avais trouvé là une source de vie, un certain antidote au reste qui m’empoisonnait. Une bouffée d’air qui m’a aidé à tenir pendant longtemps.

 

Comment avez-vous réappris à vivre après une telle épreuve ?

Une amie psychologue, Lorraine, m’a beaucoup aidée. Lorsque la communauté était en crise en 2009, j’ai passé du temps avec elle et j’ai pu m’autoriser le droit de parler, de pleurer, de faire part de ma colère. Elle m’a accompagnée pendant un certain temps. La rééducation s’est faite en acceptant que je pouvais avoir des sentiments et que je pouvais les exprimer. Il fallait également reprendre confiance dans ma capacité de prendre des décisions, d’écouter ma conscience. Je devais accepter de m’appuyer sur mon propre jugement, alors que durant plusieurs années auparavant on m’en avait empêché.

 

« Beaucoup trop d’évêques sont dans une logique de défense de leur institution. Ils préfèrent piétiner les victimes plutôt que de reconnaître les problèmes. »

 

Depuis la publication de votre livre, avez-vous eu des retours de la part des représentants de l’Église ?

Pas vraiment. Plutôt des retours individuels de la part d’anciennes sœurs. Beaucoup de personnes qui étaient dans différentes communautés mais qui se sont retrouvées dans mon récit. Il y a également eu des parents qui ont des enfants dans des communautés déviantes. Cependant, il y a eu un retour institutionnel de la CORREF  (Conférence des Religieuses et Religieux en France, NDLR). Ils avaient publié un communiqué officiel sur leur site internet assez aberrant. Ils prétendaient que la loi du silence n’existait plus, ce qui est faux. C’est une réalité qui est difficile à voir et beaucoup trop d’évêques sont dans une logique de défense de leur institution. Ils préfèrent piétiner les victimes plutôt que de reconnaître les problèmes. Il y a un côté criminel là-dedans.

 

Pourquoi l’Église a mis autant de temps à réagir efficacement au sein de la communauté ?

La communauté Saint-Jean représentait un renouveau pour l’Église. Beaucoup de jeunes, âgés entre 18 et 30 ans, faisaient leur entrée chaque année. C’était initialement la branche des frères, et ces jeunes religieux étaient destinés à devenir prêtres. Ils étaient la promesse de curés qui allaient reprendre en charge les paroisses. Même chose pour les sœurs, nous étions jeunes et nous rentrions par paquet. L’évêque était ravi de nous accueillir. Il y avait un intérêt pour l’institution, car ce sont des communautés qui font vivre l’Église et il fallait défendre son image. Dévoiler les abus spirituels et sexuels d’une communauté qui avait pignon sur rue était impossible. Alors il ne restait plus qu’à étouffer les affaires.

 

Quels changements attendez-vous au sein de l’Église ?

La première mesure que j’attends de l’institution concerne la congrégation Maria Stella Matunina. Quelques années après la dissolution de ma communauté, les sœurs dissidentes ont créé une nouvelle association en Espagne dont les statuts ont été approuvés par Rome. Que l’Église soit cohérente! Elle repousse les tentatives de fondation de ce groupe, pour au final lui redonner une seconde chance. Si on identifie un groupe comme étant problématique, il faut l’enlever et ensuite il faut prendre des mesures pour accompagner les jeunes religieuses qui se retrouvent à la rue et qui sont aussi des victimes. J’attends aussi d’eux que lorsque l’on exclut quelqu’un de la vie religieuse, on ne laisse pas cette personne en habit pour continuer à tenir les commandes d’un groupe.

Ensuite, d’une manière plus générale, le gouvernement d’une communauté ne doit pas être confié à la même personne qui dirige les consciences. Il faut que ça soit deux autorités différentes pour maintenir la liberté. Sœur Marthe s’est retrouvée avec tous les pouvoirs et a su en abuser. Pourquoi attendre tant d’années avant d’agir ? Il suffisait de se déplacer et de voir que cette femme détenait l’autorité absolue. L’Église doit impérativement prendre des mesures pour que des règles de prudence élémentaire soient mises en application.

 

L’écriture de ce livre a dû beaucoup vous aider…

C’est vrai que cela m’a aidé à clarifier certaines choses. Il y a un certain fardeau psychologique que j’ai pu poser, mais je n’ai pas écrit ce livre pour qu’il me serve de thérapie. Je voulais briser ce silence qui a de lourdes conséquences. Les personnes qui ont vécu ce traumatisme sont isolées. Quand on sort de ces communautés, on est atomisé et on se sent seul. Si quelqu’un se lève pour témoigner, il est rejeté car ce sont des communautés dans lesquelles il y a beaucoup de dénis. Si on commence à dire quelque chose, on te calomnie. Moi je voulais faire ça de manière ouverte, en donnant mon nom, en montrant mon visage. Et ça porte ses fruits car il y a beaucoup de personnes qui se sont reconnues dans mon histoire. Je ne suis pas en train de sauver le monde, mais c’est beaucoup pour moi. En écrivant ce livre, je me disais que si mon histoire pouvait résonner avec ne serait-ce qu’une ou deux personnes, alors ça serait gagné.