Les fondements de la papauté à l’épreuve de la Bible #3

Au cœur de notre dossier sur les fondements de la papauté, nous allons examiner ici l’autorité que la Tradition catholique attribue à l’apôtre Pierre : premier des papes, il aurait reçu du Christ lui-même le mandat de gouverner l’Eglise universelle.

Rappel méthodologique : comme pour chacun des points abordés, nous commencerons par rappeler l’enseignement catholique officiel tel qu’il est résumé dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique, plus exactement dans sa dernière édition, qui a été achevée et approuvée par le pape Jean Paul en 1992. Ce dernier a décrit le Catéchisme comme un « texte de référence sûr et authentique pour l’enseignement de la doctrine catholique »[1]. C’est donc à bon droit que nous nous y référerons (chaque citation étant précédée du sigle CEC, pour « Catéchisme de l’Eglise Catholique », et du numéro du paragraphe concerné).

Nous mentionnerons aussi le texte « Pastor Aeternus » du 1er concile du Vatican (18 juillet 1870), qui précise « la doctrine que [les fidèles] doivent croire et tenir sur l’institution, la perpétuité et la nature de la primauté du Siège apostolique ». La citation extraite de ce texte sera précédée du sigle PA.

A noter que dans tous ces textes doctrinaux, le mot « Eglise », même s’il est utilisé sans qualificatif, doit être compris au sens de « Eglise catholique », puisque dans la perspective catholique, la seule et véritable Eglise est l’institution catholique romaine.

Dans un deuxième temps, nous questionnerons cet enseignement officiel du magistère à la lumière de la Parole de Dieu. Car c’est elle qui, pour notre foi, fait autorité.

 

Voici d’abord quelques textes du Magistère catholique relatifs à notre sujet:

CEC 553 : Jésus a confié à Pierre une autorité spécifique : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié » (Mt 16, 19). Le « pouvoir des clefs » désigne l’autorité pour gouverner la maison de Dieu, qui est l’Eglise. Jésus, le « Bon Pasteur » (Jn 10, 11) a confirmé cette charge après sa Résurrection : « Pais mes brebis » (Jn 21, 15-17).

CEC 870 : L’unique Eglise du Christ, dont nous professons dans le symbole qu’elle est une, sainte, catholique et apostolique, c’est dans l’Eglise catholique qu’elle existe, gouvernée par le successeur de Pierre et par les évêques qui sont en communion avec lui.

PA, chapitre 1 : Nous enseignons donc et nous déclarons, suivant les témoignages de l’Évangile, que la primauté de juridiction sur toute l’Église de Dieu a été promise et donnée immédiatement et directement au bienheureux Apôtre Pierre par le Christ notre Seigneur. (…) Cette doctrine si claire des saintes Écritures se voit opposer ouvertement l’opinion fausse de ceux qui, pervertissant la forme de gouvernement instituée par le Christ notre Seigneur, nient que Pierre seul se voit vu doté par le Christ d’une primauté de juridiction véritable et proprement dite, de préférence aux autres Apôtres, pris soit isolément soit tous ensemble, ou de ceux qui affirment que cette primauté n’a pas été conférée directement et immédiatement au bienheureux Pierre, mais à l’Église et, par celle-ci, à Pierre comme à son ministre.
Si quelqu’un donc dit que le bienheureux Apôtre Pierre n’a pas été établi par le Christ notre Seigneur chef de tous les Apôtres et tête visible de toute l’Église militante ; ou que ce même Apôtre n’a reçu directement et immédiatement du Christ notre Seigneur qu’une primauté d’honneur et non une primauté de juridiction véritable et proprement dite, qu’il soit anathème. »

Que nous enseignent les Ecritures ? Pierre a-t-il reçu du Christ cette « primauté de juridiction » ? A-t-il été le chef suprême de l’Eglise naissante ?

En fait, les Ecritures nous montrent clairement que Pierre n’a jamais exercé un rôle de gouvernement sur l’Eglise tout entière.

 

1. La Bible nous décrit Pierre comme un des leaders de l’Eglise, mais non pas comme le leader suprême.

Voici quelques passages bibliques qui le prouvent :

  • Quand, trois ans après sa conversion sur le chemin de Damas, Paul décide de se rendre à Jérusalem, il se rend auprès de Pierre, mais aussi de Jacques :

Ensuite, après trois ans, je montai à Jérusalem rendre visite à Céphas et demeurai auprès de lui quinze jours ; je n’ai pas vu d’autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur.

Ga 1, 18-19

Quatorze ans plus tard, Paul, suite à une révélation, monte à nouveau à Jérusalem pour exposer l’Evangile qu’il prêchait parmi les païens, et voici ce qu’il rapporte de cet évènement :

Au contraire, voyant que l’évangélisation des incirconcis m’était confiée comme à Pierre celle des circoncis – car Celui qui avait agi en Pierre pour faire de lui un apôtre des circoncis, avait pareillement agi en moi en faveur des païens –  et reconnaissant la grâce qui m’avait été départie, Jacques, Céphas et Jean, ces notables, ces colonnes, nous tendirent la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion: nous irions, nous aux païens, eux à la Circoncision.

Ga 2, 7-9

Dans ce passage, Paul mentionne Jacques, Pierre et Jean comme les 3 colonnes de l’église. Pierre n’est donc cité ni de manière exclusive, ni en premier.

D’après ce texte, on pourrait dire aussi que Paul se positionne en égal avec Pierre, son ministère auprès des païens complétant celui de Pierre auprès des Juifs. Ce texte montre que Dieu aurait prioritairement orienté Pierre vers l’évangélisation des Juifs. Cela ne fait assurément pas de lui le chef de l’église universelle.

Regardons également le verset qui précède immédiatement ce passage:

Et de la part de ceux qu’on tenait pour des notables – peu m’importe ce qu’alors ils pouvaient être ; Dieu ne fait point acception des personnes -, à mon Evangile, en tout cas, les notables n’ont rien ajouté.

Ga 2, 6

Cette remarque de Paul nous laisse l’impression qu’il ne mettait guère ces « colonnes de l’Eglise » sur un piédestal, n’est-ce pas ?

 

  • Nous pouvons tirer un enseignement intéressant d’un autre extrait de la littérature paulinienne. Paul s’adresse aux chrétiens de Corinthe en ces termes :

    Mes frères, il m’a été signalé à votre sujet par les gens de Chloé qu’il y a parmi vous des discordes. J’entends par là que chacun de vous dit : « Moi, je suis à Paul. » – « Et moi, à Apollos. » – « Et moi, à Céphas [Pierre]. » – « Et moi, au Christ. » Le Christ est-il divisé ? Serait-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Ou bien serait-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?

    1 Co 1, 11-13

Il ressort de ce texte deux choses. Premièrement, Pierre ne ressortait que comme une des figures majeures de l’Eglise, et non comme la figure unique ou suprême. Deuxièmement, pour Paul, s’identifier à un des serviteurs de Dieu (même à Pierre) n’a pas de sens. Le chrétien ne peut être tourné que vers Celui qui l’a racheté et au nom de qui il a été baptisé.

 

  • Pierre n’était visiblement pas traité comme une autorité suprême, exigeant soumission et obéissance. Par exemple, en Ac 11, on voit qu’une partie des croyants, issus du judaïsme, profitent de la montée de Pierre à Jérusalem pour le « prendre à partie » et lui demander des comptes :

    Pourquoi, lui demandèrent-ils, es-tu entré chez des incirconcis et as-tu mangé avec eux?

    Ac 11, 2

 

  • Dans son épitre aux Galates, Paul décrit une situation problématique à ses yeux, dans laquelle Pierre s’était laissé influencer par des proches de Jacques et entrainé à changer son attitude vis-à-vis des frères d’origine païenne :

Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était donné tort. En effet, avant l’arrivée de certaines gens de l’entourage de Jacques, il prenait ses repas avec les païens ; mais quand ces gens arrivèrent, on le vit se dérober et se tenir à l’écart, par peur des circoncis. Et les autres Juifs l’imitèrent dans sa dissimulation, au point d’entrainer Barnabé lui-même à dissimuler avec eux. Mais quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Evangile, je dis à Céphas devant tout le monde : « Si toi qui es Juif, tu vis comme les païens, et non à la juive, comment peux-tu contraindre les païens à judaïser ? »

Ga 2, 11-14

On en déduit que Pierre était sensible à l’aura de Jacques. N’est-ce pas ce dernier qui, en tant que responsable de l’église de Jérusalem, fait davantage figure de leader spirituel ? En outre, il faut noter que Paul n’a aucun complexe pour corriger Pierre, même de manière publique, chose qu’il ne ferait sans doute pas si la primauté absolue de Pierre était évidente.

 

  • Encore plus significatif est ce passage des Actes, au chapitre 15, qui nous relate ce qu’on pourrait appeler le « premier concile » de l’Eglise, vers l’an 48 ou 49. Les controverses au sujet de l’évangélisation des païens et des obligations de la Loi auxquelles il fallait, ou non, les soumettre, ont motivé la décision de réunir à Jérusalem les principaux dirigeants de l’Eglise. Au cours de cette assemblée extraordinaire, certains croyants, issus du groupe des pharisiens, interviennent pour soutenir qu’il faut absolument circoncire les non-Juifs convertis. Au milieu de discussions animées, Pierre se lève ensuite pour témoigner de sa conviction que les païens sont sauvés par la grâce et qu’il ne faudrait pas leur imposer le joug de la Loi. Paul et Barnabas s’appuient ensuite sur les propos de Pierre pour partager les merveilles que Dieu fait à travers eux dans l’annonce de l’Evangile aux païens.

Alors, nous dit la Bible, Jacques prend la parole (Ac 15, 13-21). Précisons qu’il s’agit ici de Jacques, le « frère du Seigneur » (cf. Mt 13, 55), à qui Jésus est apparu après sa Résurrection (cf. 1 Co 15, 7). Il est aussi l’auteur de l’épitre de Jacques (Jc 1, 1), le principal responsable de l’église de Jérusalem (Ac 12, 17, Ac 21, 18), une des « colonnes de l’église », qui mourra martyr en l’an 62.

Jacques résume le discours de Pierre en le confirmant par les Ecritures, puis il fait une proposition, consistant à n’imposer aux païens convertis que des obligations strictement nécessaires : s’abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, et se garder de toute inconduite sexuelle.

Cette proposition est validée par les frères. Après une décision prise à l’unanimité, une lettre est écrite au nom des apôtres et des responsables de l’Eglise, et envoyée aux croyants d’origine païenne.

On retient de ce passage qu’il y avait à la fois un fonctionnement très collégial, et plusieurs personnalités influentes : Pierre, Paul et Jacques ressortent clairement du lot. Mais s’il fallait retenir un leader prédominant, ce serait plus nettement Jacques, puisque c’est lui qui semble présider la réunion, et c’est encore lui qui a le dernier mot dans ce concile, pour récapituler les discussions et orienter la décision.

  • Le livre des Actes et les épitres nous laissent entrevoir le parcours de Pierre. D’abord établi à Jérusalem, il s’efface peu à peu devant la figure dominante de Jacques. Puis, il devient sans doute un missionnaire itinérant: on le découvre à Antioche aux détours de Ga 2, 11, puis on le sait en lien avec plusieurs communautés d’Asie mineure (puisqu’il les salue au début de sa première épitre), et peut-être a-t-il achevé sa course à Rome. Mais dans cette dimension missionnaire aussi, il s’efface devant l’aura de Paul. La dernière apparition de Pierre dans le livre des Actes est au chapitre 15, avec le fameux concile de Jérusalem. Les 13 derniers chapitres de cette grande épopée de l’église primitive sont exclusivement centrés sur le ministère de Paul. Donc, très éminent dans la période de fondation de l’Eglise, Pierre est beaucoup plus en retrait à mesure que l’Evangile progresse à travers le monde.

 

2. Comment Pierre se positionne-t-il lui-même ?

Dans sa première épitre, il s’adresse aux responsables de l’Eglise, et se positionne « en tant que responsable, comme eux » :

Les anciens qui sont parmi nous, je les exhorte, moi, ancien comme eux, témoin des souffrances du Christ, et qui dois participer à la gloire qui va être révélé. 

1 P 5, 1

 

3. Une autorité suprême pour l’Eglise ?

L’Eglise fondée par Jésus Christ est une ekklésia, c’est-à-dire une « assemblée ». Plus précisément, le Nouveau Testament nous dépeint l’Eglise comme une mosaïque d’assemblées locales, chacune dirigée ou « gardée » (pour reprendre la notion de « gardiennage » qui est dans le terme « épiskopos ») par un collège d’anciens. Ces églises locales sont indépendantes, tout en étant liées entre elles par la communion de la foi, de la charité, et l’entraide matérielle (cf. Rm 15, 26). L’idée d’une centralisation, avec notamment un dirigeant qui aurait autorité sur l’Eglise universelle, est absente des Ecritures.

 

4. Selon la Bible, l’Eglise n’a pas d’autre Tête ou Chef que Christ lui-même.

Il est aussi la tête du Corps, c’est-à-dire l’Eglise.

Col 1, 18

Il [le père] a tout mis sous ses pieds, et l’a constitué, au sommet de tout, Tête pour l’Eglise.

Eph 1, 22

Mais, vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ.

Eph 4, 15

Le Christ est chef de l’Eglise, lui le sauveur du Corps.

Eph 5, 23

 

CONCLUSION

 

Les Ecritures ne confirment donc pas le rôle de Pierre comme chef principal de l’Eglise naissante. D’ailleurs elles ne décrivent pas l’Eglise comme une organisation hiérarchique, dominée par un dirigeant suprême. Christ est le seul Chef de son Eglise, et il n’a jamais établi une autorité humaine pour tenir sa place ici sur la terre. Car il est ce « prêtre souverain  (qui est) à la tête de la maison de Dieu » (Heb 10, 21) et qui est toujours vivant et agissant.

[1] Constitution Apostolique « Fidei depositum », placée en introduction du Catéchisme.